Quatre textures avant qu'un chaton mange des croquettes
Un chaton ne passe pas des tétées aux croquettes en une fois : il traverse quatre formes successives — un liquide qu'il lape, une purée souple, des croquettes ramollies, puis des croquettes sèches — et c'est sa gueule qui donne le rythme, pas le calendrier. Tant que le museau reste court et les dents de lait fines, ce qui décide de l'étape suivante n'est pas une date mais la texture du repas et la forme du plat dans lequel il est servi.
Je m'installe par terre dans la cuisine, le dos contre le mur, et je pose devant moi de petites assiettes à dessert plutôt que des bols. Vous êtes assis à côté de moi, assez près pour entendre : d'abord ce claquement humide, une langue qui tape le fond, puis le silence d'un chaton qui lève la tête. Ce que je regarde en premier, ce n'est pas ce qu'il mange, c'est son museau. Est-ce qu'il atteint la nourriture sans écraser son nez contre une paroi ? Est-ce que son menton reste propre ou est-ce qu'il ressort barbouillé jusqu'aux yeux ?
J'ai essayé un bol, une fois. Un bol bas, pourtant, un bol de rien du tout. Le chaton est arrivé, a plongé le museau, a rencontré le bord, a éternué, s'est reculé, est revenu, et au bout de trois tentatives il est parti s'asseoir ailleurs en se léchant les babines alors qu'il n'avait rien mangé. Depuis, c'est assiette plate ou rien. Un chaton de trois semaines a un museau de quelques millimètres de long et une mâchoire qui ne s'ouvre pas encore grand : plus le bord monte, plus il doit pencher la tête, et plus il recule. Ce n'est pas une question de capacité, c'est une question de géométrie.
La première forme : quelque chose qui se lape
La toute première texture n'a rien à mâcher. C'est un liquide tiède, assez fluide pour être aspiré par la langue, et le chaton n'a rien à apprendre : le geste de laper, il l'a déjà. Ce qu'il doit apprendre, c'est que ce geste s'applique à autre chose qu'à sa mère.
C'est là que la portée fait le travail à ma place. Je pose les assiettes près de la mère pendant qu'elle mange, et je laisse faire. Un chaton ne décide pas tout seul que ce qui est dans l'assiette est comestible. Il voit une tête se baisser, il voit une langue sortir, il entend le bruit, et il vient coller son museau au même endroit. Le premier qui comprend entraîne les autres ; le dernier de la portée apprend en regardant l'avant-dernier. Je n'ai jamais réussi à convaincre un chaton seul aussi vite qu'un chaton qui regarde ses frères.
Une assiette par chaton, donc, mais rapprochées, en arc de cercle. Si je mets tout le monde autour d'une seule assiette, le plus gourmand mange au centre et les autres tournent autour sans jamais trouver de place. Avec plusieurs assiettes, chacun mange à son rythme, et je vois tout de suite qui a réellement mangé et qui a seulement trempé le nez.
La purée : le moment où la mâchoire entre en jeu
Deuxième forme : une purée. Pas un liquide, pas encore une boulette — quelque chose qui tient sur une cuillère retournée et qui s'écrase sous le doigt quand on appuie. C'est la consistance que je vise, et je la juge au doigt, pas au chronomètre.
Ce qui change ici, ce n'est pas le goût, c'est le travail. Le chaton commence à refermer la gueule, à ramener la nourriture vers le palais, à avaler quelque chose qui a une forme. Souvent il en met partout. Il secoue la tête, il éternue, il ressort avec de la purée jusqu'aux oreilles. Je ne l'essuie pas tout de suite : l'essuyage interrompt plus qu'il n'aide, et un chaton propre mais découragé retourne au liquide.
C'est aussi le moment où les dents de lait percent et où les gencives sont sensibles. Un chaton qui tète goulûment le liquide depuis une semaine peut se montrer soudain hésitant sur la purée, non pas parce qu'il n'aime pas, mais parce que mâcher lui tire un peu. Je ne force pas. Je remets une assiette plus liquide à côté et je laisse les deux disponibles une journée. Il revient presque toujours de lui-même à celle qui résiste un peu.
Les croquettes ramollies : le test des deux doigts
Troisième forme : des croquettes, mais ramollies. Je les laisse s'imbiber jusqu'à ce qu'elles s'écrasent entre deux doigts sans résistance. Si ça résiste, c'est trop tôt, et ça ne sert à rien d'insister : un chaton qui ne peut pas écraser ne peut pas mastiquer, il gobe, et ce qu'il gobe ressort ou l'estompe.
Le repère que je trouve le plus fiable, c'est le bruit. Sur des croquettes ramollies, j'entends un petit écrasement mou. Sur des croquettes encore fermes, j'entends un croc. Tant que je n'entends pas de croc, la texture suivante attend.
C'est à cette étape que la taille compte le plus. Un chaton de six ou sept semaines a des dents de lait fines et rapprochées, et une croquette trop grosse l'oblige à ouvrir en grand puis à la recracher pour la reprendre autrement. Ça se voit tout de suite : il repose la croquette, la repousse du bout de la patte, la reprend. S'il fait ça trois fois de suite, ce n'est pas qu'il n'aime pas — c'est qu'elle est trop grosse pour sa bouche du moment.
La croquette sèche, et le droit de reculer
Quatrième forme : la croquette sèche, telle quelle, avec un bol d'eau propre posé à côté et changé souvent. Un chaton qui mange sec boit peu à la fois et boit souvent ; une eau laissée trois jours dans un coin ne compte pas.
Ce que j'ai appris à ne pas faire, c'est lire cette progression comme un escalier qu'on monte. Ça redescend. Un chaton qui a passé deux jours sur les croquettes peut, le troisième, bouder et retourner à la purée : une poussée dentaire, une journée chaude, un changement dans la maison, et le voilà qui réclame du mou. Je le laisse redescendre d'un cran pendant vingt-quatre heures. Ce n'est pas un échec, c'est une gueule qui travaille.
Et vers trois ou quatre mois, quand les dents de lait tombent et que les définitives poussent, ça peut recommencer une fois, sans prévenir, alors qu'on croyait le sujet réglé. La mâchoire change encore. Je garde toujours une poignée de croquettes à ramollir dans un placard pour cette période-là.
Ce que je surveille vraiment
Une assiette de mou ne reste pas. Dès que les chatons se détournent et vont jouer, je ramasse. Le mou tiède qui traîne une heure dans la cuisine, ce n'est pas un repas en attente, c'est autre chose. Je sers donc peu et je ressers, plutôt que de remplir une grande assiette pour la journée.
Je regarde aussi le lendemain, pas le jour même. Un chaton qui mange de bon cœur et dont les selles restent moulées, c'est un chaton qui a passé l'étape. Un chaton qui refuse deux repas d'affilée, qui s'écarte de l'assiette en reculant, ou dont les selles se liquéfient franchement, ce n'est pas une texture à changer : c'est le moment d'appeler le vétérinaire et de décrire ce qu'on a vu. Je ne retire pas la nourriture pour voir, et je ne donne rien de ma pharmacie. Ce n'est pas un réglage, c'est un signal.
Il y a une part qui m'échappe encore, et je préfère le dire : certaines portées passent les quatre textures en trois semaines, d'autres prennent deux fois plus longtemps, et à l'intérieur d'une même portée les chatons ne sont jamais au même point le même jour. C'est précisément pour ça que j'ai arrêté de compter les semaines. Une date sur un carnet ne m'a jamais dit si une croquette s'écrasait entre deux doigts. L'assiette, si.