Chats de Foyer

Faut-il insister quand un chaton refuse d'être porté ?

Par Nés dans le Salon

Non. Insister est exactement ce qui apprend à un chaton que les mains sont un endroit dont on ne décide pas de repartir. Un chaton qui se débat pour ne pas être porté n'a pas besoin qu'on le tienne plus longtemps ni plus fermement : il a besoin qu'on le repose avant qu'il ne commence à se débattre, et qu'on reprenne le contact plus bas, à un niveau où il garde la possibilité de s'éloigner.

La première fois que j'ai regardé au lieu d'agir, j'étais assise par terre dans un couloir, sur un carrelage froid, à un mètre d'un buffet sous lequel un chaton de trois mois s'était mis en boule. Il sortait de sa boîte de transport, il sentait le carton et la salle d'attente, et j'avais en tête la phrase qu'on m'avait donnée : habitue-le tout de suite, après il sera trop tard. J'ai tendu la main. Il a reculé de dix centimètres, sans un bruit, sans griffer. Rien de spectaculaire. Et pourtant, à ce moment-là, je ne l'habituais pas à ma main : je lui apprenais que ma main arrivait toujours plus près qu'il ne pouvait le supporter.

Ce que je regarde d'abord, ce n'est pas le chaton qui part

C'est la façon dont il part. Un chaton qui a peur ne s'enfuit pas en courant : il se tasse. Le mouvement ralentit, puis s'arrête net, comme si l'immobilité pouvait le rendre invisible. Les pupilles s'ouvrent large même en pleine lumière. Les oreilles pivotent vers l'arrière et s'aplatissent légèrement. La queue se rentre sous le corps. Les moustaches se plaquent contre les joues. Le corps entier se replie vers le sol, du côté du mur ou du meuble le plus proche. Il ne vous repousse pas, il espère que vous ne le voyez plus.

Un chaton qui se cache quand vous approchez ne dit pas qu'il ne vous aime pas. Il dit qu'il ne sait pas encore ce qui va se passer, et que la seule chose qu'il maîtrise, c'est la distance. Ce n'est pas un jugement sur vous, c'est une absence de mode d'emploi.

À l'inverse, quand un chaton se tortille, miaule, pousse avec les pattes arrière, attrape les doigts ou mordille, il n'a pas forcément peur. C'est très souvent de l'excitation, parfois du jeu, parfois un trop-plein d'énergie mal placé. Ça arrive beaucoup le soir : à vingt-deux heures, un chaton qui se débat dans les bras n'est pas terrifié, il est en pic d'activité et vos mains sont la meilleure chose à mordre du moment.

Le test du retour

L'indice le plus fiable ne se lit pas pendant la prise, mais juste après. Vous le posez. Est-ce qu'il revient vers votre main, est-ce qu'il repart jouer avec le lacet qui traîne, est-ce qu'il se secoue et va manger ? C'était probablement du jeu ou de la surstimulation. Est-ce qu'il file sous le canapé, est-ce qu'il reste immobile à vous fixer sans cligner, est-ce qu'il ne réapparaît qu'une heure plus tard ? C'était de l'évitement, et la question n'est plus « comment le tenir » mais « comment ne plus le mettre dans cette situation ».

Le seuil est plus bas qu'on ne le croit

Un chaton n'apprend pas qu'on ne lui veut pas de mal parce qu'on le lui explique. Il l'apprend parce qu'il traverse des dizaines de contacts qui finissent bien, et surtout qui finissent avant qu'il n'ait envie de partir. Ce qui compte n'est pas la quantité totale de contacts dans la journée, mais leur ordre : approche, contact court, retrait, et un chaton qui reste libre de s'en aller.

Chez moi, ça donne concrètement ça. Je m'assois au sol, jambes croisées, épaules tournées de trois quarts, jamais face à lui, jamais penchée au-dessus. Je pose la main à plat sur le parquet, paume vers le bas, et je ne fais rien. C'est très long et très ennuyeux. Le chaton finit par sortir de sous le meuble, par renifler les jointures, par faire un aller-retour. Je ne referme pas la main. Je ne le soulève pas pour en profiter. Je le laisse repartir.

Puis vient le contact : deux doigts sur le flanc, une seconde, sur un chaton venu de lui-même. Et je retire ma main avant qu'il ne s'écarte. C'est la partie que j'ai mise le plus de temps à accepter. Le bon contact est celui que je termine, pas celui qu'il subit. Si je le laisse se lasser, la dernière chose qu'il enregistre est l'envie de fuir. Si je m'arrête le premier, la dernière chose qu'il enregistre est que c'était court et qu'il est resté libre.

Je ne l'attrape jamais au passage quand il traverse le salon. Je ne le réveille pas pour un câlin. Je ne le poursuis pas sous le lit. Trois petites choses qui font plus de dégâts qu'elles n'en ont l'air, parce qu'elles enseignent exactement ce qu'on veut éviter : que les mains sont imprévisibles et qu'elles arrivent par-derrière.

Avec des enfants dans la maison, la consigne est plus simple que n'importe quelle explication : on ne soulève pas, on attend qu'il vienne, on ne le retient pas. Un enfant de sept ans ne sait pas repérer un ralentissement de mouvement, mais il comprend très bien « s'il s'en va, tu le laisses ».

Un chaton peu manipulé dans ses premières semaines

Entre deux et huit semaines, un chaton s'habitue à l'odeur humaine, à la main qui le retourne, au bruit, au portage. Un chaton qui a passé ce cap dans un carton, ou dans une chatterie où on ne le prenait pas beaucoup, ne rattrape pas ça en trois jours. Il lui faut des semaines, parfois deux mois, et il faut compter en progrès minuscules.

Ce qui m'a le plus servi, c'est de changer d'unité de mesure. On ne mesure pas un chaton au temps qu'il accepte de rester dans les bras. On le mesure à ce qu'il tolère : est-ce qu'il reste quand ma main se pose trois secondes sur son épaule ? Est-ce qu'il ne se lève plus quand j'approche mon visage ? Est-ce qu'il s'endort à cinquante centimètres de moi au lieu de trois mètres ?

Le portage n'est pas la première marche, c'est la dernière. Avant, il y a le contact latéral, la main posée, le fait de soulever très brièvement les antérieurs et de reposer, le fait de garder le chaton contre soi deux secondes et de le poser avant qu'il ne pousse. Chaque étape ne s'ouvre que quand la précédente ne provoque plus aucun ralentissement. Ce n'est pas une méthode à suivre à la lettre, c'est un ordre de grandeur : on ne saute pas du sol au portage, même si on est pressé de le câliner.

Les fois où il faut quand même le porter

Il y a des moments où ce n'est pas un choix : la boîte du vétérinaire, une porte qui donne sur l'extérieur, un chaton qui s'est coincé derrière un radiateur. Là, on ne négocie pas. Mais on peut faire en sorte que ce soit un événement isolé, et pas une répétition de plus.

Un seul geste, rapide, au niveau du sol si possible : une main sous le poitrail, une sous l'arrière-train, le chaton vertical contre soi, et on le relâche tout de suite. On ne tire pas par la patte, on ne le coince pas contre un mur, on ne poursuit pas un chaton qui a trouvé un recoin. Pour le faire sortir, mieux vaut baisser la lumière, couper le bruit, poser la boîte de transport ouverte au sol avec un linge dedans, et attendre. C'est frustrant, ça prend vingt minutes, et ça évite trois semaines de régression.

Un point qui n'a rien à voir avec la méthode : si un chaton qui acceptait le contact se met, en quelques jours, à l'éviter franchement, ce n'est plus une histoire de portage. C'est une question à poser à un vétérinaire, pas à un article.

Ce que j'ai arrêté de mesurer

J'ai arrêté de compter les minutes de câlin. Je compte les demi-tours. Le chaton qui repart jouer après deux secondes de contact, puis qui revient dix minutes plus tard, m'apprend plus que celui qui reste tétanisé trente secondes dans mes bras. Un chaton qui peut partir reste. Un chaton qu'on retient apprend à ne plus venir.

Et il y a un coût à cette patience, autant le dire. Pendant quelques semaines, on a l'impression de vivre avec un chat qu'on ne touche pas, alors qu'on voudrait juste le prendre sur ses genoux le soir. On passe pour la personne qui n'ose rien faire. Le bénéfice n'est pas visible tout de suite. Il arrive le jour où le chaton vient s'installer de lui-même sur le canapé, à trente centimètres, et où personne n'a eu besoin d'insister.

À propos de l’auteur Nés dans le Salon

Ce sont des personnes qui ont accueilli des portées de chatons chez elles, le plus souvent comme familles d'accueil pour une association de protection animale, et qui ont continué à suivre ces chatons après leur adoption. Elles connaissent les nuits courtes des trois premières semaines, le départ vers huit semaines, puis les questions qui reviennent pendant la première année.

Découvrir l’équipe