Chats de Foyer

Votre chaton ne miaule pas dans sa langue, il miaule pour vous

Par Nés dans le Salon

Le miaulement d'un chaton n'est pas un vocabulaire fixe qu'il suffirait de traduire une fois pour toutes : c'est un répertoire qui se réorganise avec l'âge, et dont l'essentiel finit par être adressé aux humains. Ce qui change d'un mois sur l'autre n'est pas seulement la hauteur du son, c'est son destinataire.

Vous êtes assis par terre avec moi, dans le salon, un soir de novembre, un peu après 22 heures. Le radiateur claque, le réfrigérateur se met en route derrière la cloison. Devant nous, un carton au sol, une couverture polaire, quatre chatons de cinq semaines qui tètent encore mais commencent à peine à marcher droit. Tendez l'oreille : depuis une heure, je n'ai compté que trois miaulements. Le reste est autre chose — un « prrrrt » très court, aigu, qui sort du noir et blanc chaque fois que la portée s'éloigne de lui de la longueur d'un coussin. Il ne miaule pas. Il trille.

Ce soir-là, ce que j'entends surtout, c'est un répertoire qui n'est pas encore tourné vers moi.

À cinq semaines, le miaulement appartient encore à la mère

Un chaton qui vit avec sa mère et sa fratrie n'a presque pas besoin de miauler. À ce stade, le miaulement est un son de couvée : il rappelle la mère, il signale « je suis là, sous le radiateur », il réclame la tétée. Et il reste rare. Trois miaulements en une heure dans un carton où tout va bien, c'est ce que j'entends le plus souvent : les chatons se repèrent au toucher, à l'odeur, et à ces petits sons de contact qui ne portent pas jusqu'au canapé.

Puis il y a le basculement, toujours au même moment. Vers six, sept, huit semaines, la mère s'éloigne, refuse une tétée, sort de la pièce. Le chaton se retrouve seul dans le couloir et il ouvre la bouche. Sauf que cette fois, la mère n'est pas là. C'est moi qui arrive.

Le chaton n'apprend pas une nouvelle langue : il change d'interlocuteur. C'est pour ça que le miaulement d'un adulte paraît à la fois plus rare et plus adressé. Entre chats, un adulte miaule peu ; il trille, il souffle, il grogne. Le miaulement, lui, finit par être réservé à ceux qui répondent — nous.

Le ronronnement ne dit pas « tout va bien »

Chez les portées que j'ai eues à la maison, le ronronnement est audible dans les premiers jours, avant que les yeux soient franchement ouverts. Il est là très tôt, et il reste toute la vie. Le problème, c'est qu'on lui fait dire plus qu'il ne dit.

Je l'ai entendu dans deux situations qui n'ont rien à voir. Le chaton posé contre mon cou, pattes molles, qui s'endort. Et le même chaton sur la table de la clinique, oreilles plaquées, queue enroulée autour du corps, qui ronronne aussi fort. Le son est identique. Ce n'est pas le son qui donne l'information, c'est le reste : la position des oreilles, la queue, la façon dont le corps se tient ou se dérobe.

Donc le ronron n'est ni une preuve de confort, ni un signal d'alarme. C'est un son que le chaton produit dans des états très différents, et qu'il faut replacer dans un ensemble. Un chaton qui ronronne en s'endormant sur vos genoux et un chaton qui ronronne en essayant de reculer ne racontent pas la même chose, même s'ils font exactement le même bruit.

Trille, petits cris de contact : « regarde-moi »

Le trille, c'est le son que je produis le plus souvent dans la maison, bien plus que le miaulement. Une sorte de « prrrt » court, roulé, qui monte légèrement.

La mère s'en sert pour rassembler. Je l'ai vue, depuis la cuisine, émettre un seul trille bref et voir quatre têtes se lever en même temps, puis quatre chatons arriver en désordre. Le trille ne dit pas « viens manger », il dit « regarde, je suis là, suis-moi ». C'est un cri de contact.

Et les chatons l'utilisent entre eux très tôt, bien avant de miauler beaucoup. C'est le son de la file indienne, celui qui fait qu'un chaton s'arrête, se retourne, et repart dans la bonne direction. Quand j'arrive dans le couloir et que je trille, j'obtiens la même chose qu'eux : des têtes qui se lèvent.

Votre chaton vous trille dessus. C'est souvent le signe qu'il vous traite comme un membre du groupe à faire suivre, pas comme un distributeur.

Autre son, facile à confondre : le claquement de dents devant la fenêtre, quand une mouche ou un oiseau passe. Ça ne s'adresse ni à vous ni à l'oiseau. C'est une séquence de chasse qui se déclenche toute seule, et ça ne demande rien.

Souffle, crachat, grognement : « éloigne-toi »

Ce sont les sons qu'on comprend le plus mal, parce qu'ils font peur.

Le premier souffle, je l'ai eu avec un chaton de sept semaines et un aspirateur. Il n'a pas attaqué. Il a reculé, le corps de biais, et il a soufflé. Puis il a craché, une fois, sec. Deux secondes plus tard il était derrière le canapé.

Le souffle et le grognement ne sont pas des menaces d'attaque. Ce sont des signaux de distance : « pas si près », « pas maintenant ». Un chaton qui souffle dépense exactement l'énergie inverse de l'attaque — il cherche à éviter la rencontre. Et il prévient avant. C'est une politesse, en fait.

D'où la règle que je ne lâche pas : on ne punit jamais un souffle, un crachat ou un grognement. Si on le fait, on n'apprend pas au chaton à être gentil, on lui apprend que prévenir ne sert à rien. La fois suivante, il n'y a plus de signal du tout. On perd le seul avertissement dont on disposait.

Ce qu'on fait à la place, c'est ce que le son demande : reculer, laisser passer, séparer deux gamelles, ne pas porter un chaton qui se débat. C'est décevant la première fois, parce qu'on a l'impression de céder. En réalité, on répond correctement à un message clair.

La voix descend, et ce n'est pas un changement de caractère

À trois mois, la voix est fine, haute, un peu fragile. Vers six, huit, neuf mois, elle descend. Le chaton grandit, la gorge grandit avec lui, et le miaulement devient un « mao » plus grave, plus long, parfois fêlé pendant quelques semaines.

Le noir et blanc de la portée m'a fait le coup à huit mois. Un soir, dans le couloir, un miaou grave que je ne connaissais pas. J'ai mis deux jours à comprendre que c'était lui. Rien n'avait changé dans son comportement : même appétit, mêmes poursuites dans l'escalier, même façon de s'installer sur le dossier du canapé. Seul l'instrument avait grossi.

C'est une des choses qui inquiètent le plus les gens sans raison : « il n'a plus la même voix, il a changé ». Non. Il a pris du coffre.

Ce qui change aussi, c'est l'intensité. Un miaulement de chaton est court, parce que les poumons sont petits. À mesure que ça grandit, le son porte plus loin, se module, se prolonge. Un chaton qui miaule fort n'est pas plus malheureux qu'un autre : il a plus de souffle.

Le miaou silencieux, et le silence qui dure

Il y a un cas que je n'oublie jamais de mentionner, parce qu'il revient tout le temps dans les questions du soir.

Un chaton ouvre la bouche, rien ne sort. La plupart du temps, ce n'est rien du tout : un miaulement très bref, ou un miaulement produit dans une pièce calme où le son ne porte pas, ou un son trop aigu pour notre oreille.

En revanche, un chaton qui devient inhabituellement silencieux pendant plusieurs jours, ou dont la voix reste faible et cassée, ne relève plus d'une lecture de comportement. À ce moment-là, on ne cherche pas le sens du son : on demande l'avis du vétérinaire, en décrivant ce qu'on a entendu et depuis quand. Ce n'est pas un diagnostic à poser, c'est une question à poser.

Ce qu'il me reste à force d'écouter

Il est de nouveau 22 heures, quelques mois plus tard. Le carton a disparu, la polaire est rangée. Le noir et blanc est en haut de l'armoire, et il me lance un miaou court, unique, sans y mettre d'énergie. Je ne sais pas ce qu'il veut dire au mot près. Mais je sais à qui il le dit.

C'est ça, le répertoire d'un chaton : pas un dictionnaire, un ensemble de sons qui se réorganise. Il commence tourné vers la mère, il passe vers vous, et il change de hauteur en même temps que de camp. Vous n'avez pas à le traduire. Vous avez à le regarder grandir, et à entendre que le son qui sort n'est pas le même qu'au mois dernier.

À propos de l’auteur Nés dans le Salon

Ce sont des personnes qui ont accueilli des portées de chatons chez elles, le plus souvent comme familles d'accueil pour une association de protection animale, et qui ont continué à suivre ces chatons après leur adoption. Elles connaissent les nuits courtes des trois premières semaines, le départ vers huit semaines, puis les questions qui reviennent pendant la première année.

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