Une visite vétérinaire stressante peut marquer votre chaton à vie
Un chaton qui arrive sur une table d'examen sans avoir jamais été manipulé de cette façon-là ne retient pas « une visite chez le vétérinaire ». Il retient qu'on l'a posé en hauteur, qu'on l'a retourné, qu'une main lui a immobilisé les pattes pendant qu'une autre lui écartait l'oreille, et qu'à aucun moment il n'a eu la possibilité de descendre. C'est cette suite de gestes — pas le trajet, pas l'odeur de la salle d'attente — qui laisse la trace la plus longue. La préparation utile consiste donc à reproduire ces gestes précis à la maison, à froid, en épisodes très courts, bien avant le premier rendez-vous.
Je le fais sur ma table de cuisine, le soir, quand la maison est descendue au calme. On imagine qu'il faut installer quelque chose, prévoir une séance, sortir un matériel. En vrai, l'épisode complet dure trente secondes. Trois fois dans la journée, pas plus. C'est précisément cette brièveté qui fait le travail.
Vous êtes debout devant la table. Le chaton est dessus, à hauteur de vos hanches, posé sur une serviette qui traîne dans son panier depuis une semaine et qui sent le fond de couchage. Il regarde autour, hésite, fait un pas. Vous ne cherchez pas à le rassurer, vous ne dites rien.
Puis vous prenez une patte avant entre le pouce et l'index. Deux secondes. Vous relâchez. L'autre patte. Vous effleurez le bord de l'oreille, vous laissez le pouce écarter doucement le poil — exactement le geste de la main qui vient regarder une oreille. Vous passez la paume à plat sur le ventre, sans appuyer. Puis vous reposez le chaton au sol et vous vous éloignez comme si rien ne s'était passé. Pas de caresse de récompense, pas de « c'est bien ». Le but n'est pas que ça se termine bien, c'est que ça ne se termine pas comme une épreuve.
Le repère que j'utilise, je l'ai appris à mes dépens : le moment où la queue commence à battre, ou celui où le chaton se fige avec la pupille qui s'ouvre, est le moment d'arrêter. Pas après. Si vous le relâchez alors qu'il se débat, vous n'avez pas travaillé sa tolérance, vous avez travaillé sa capacité à se libérer en se débattant. C'est l'inverse exact de ce qu'on cherche.
Les gestes, un par un
Ce qui bloque un chaton dans une salle d'examen, ce n'est presque jamais la douleur. C'est la surprise d'un contact sans précédent. Un doigt qui soulève la lèvre, une main qui remonte sous le ventre, une main qui tient la patte arrière pendant qu'on regarde ailleurs.
J'ai pris l'habitude de découper ça en quatre contacts : pattes avant, pattes arrière, oreilles, ventre et dos. Un seul contact par épisode, au début. Puis deux. Un chaton qui accepte qu'on lui tienne la patte arrière trois secondes accepte beaucoup mieux le reste, parce que les pattes arrière sont la partie du corps qu'il protège le plus vite.
Une chose que je continue de rater si je ne fais pas attention : le faire pendant qu'il mange. C'est là qu'il est le plus mou, donc le plus facile — et c'est aussi là qu'un contact désagréable s'accroche le plus vite à l'assiette. Je préfère attendre une vingtaine de minutes après la fin du repas, quand la toilette est terminée et qu'il commence à s'aplatir de sommeil.
Être soulevé, être retourné
Le portage est un autre exercice, et il ne ressemble pas à celui qu'on fait par affection. Soulever un chaton d'une main sous le ventre pour le déposer deux mètres plus loin, ce n'est pas la même chose que le prendre contre soi. Ce qu'on entraîne ici, c'est le passage d'une position à une autre.
Vous le soulevez, vous le tenez une seconde contre votre poitrine, vous le reposez. Vous le reprenez, vous le tenez sur le côté, vous le reposez. Et un jour, vous le basculez sur le dos dans le creux de votre bras, cinq secondes — c'est la position que beaucoup de mains utilisent pour regarder le ventre — puis vous le remettez debout sans commentaire. Ce n'est pas une position agréable pour un chat, ce n'est pas censé le devenir. C'est une position qui cesse d'être une agression.
Tous les chatons ne s'y prêtent pas au même rythme. Une portée élevée dans un placard, avec peu de mains autour, met souvent bien plus longtemps à accepter le retournement qu'un chaton né dans un salon où passent des visiteurs. On ne force pas, on répète. Et si le retournement ne passe pas du tout en trois semaines, on le garde pour la fin, en dernier, quand tout le reste est acquis.
Le panier : l'objet le plus ennuyeux du salon
Si le panier ne sort du placard que les jours de rendez-vous, ce n'est pas un panier, c'est un signal. Je le laisse en permanence dans le salon, porte ouverte ou simplement attachée, avec à l'intérieur la serviette qui sert de couchage et deux ou trois croquettes qui y tombent de temps en temps sans raison. Au bout de dix jours, il devient le meuble le plus banal de la pièce, et il y a de bonnes chances pour que le chaton y dorme de lui-même l'après-midi.
Le jour du rendez-vous, ça change tout. Au lieu d'attraper un chaton qui fuit sous le canapé, on ferme une porte derrière un chaton qui dormait.
La voiture qui ne mène nulle part
Le trajet est le deuxième grand inconnu. Une voiture, ça bouge, ça fait du bruit, et si la seule fois où le chaton y monte c'est pour aller se faire examiner, la voiture devient le début du problème.
Je fais donc des trajets qui ne servent à rien. Je pose le panier sur le siège passager, je passe la ceinture dans la poignée — un panier qui glisse ou qui bascule fait plus de dégâts qu'un chaton qui a peur —, je démarre et je fais le tour du quartier. Cinq minutes. Je rentre. Je glisse une friandise dans le panier et j'ouvre. Rien d'autre. Le chaton n'apprend pas à aimer la voiture, il apprend qu'elle ne mène nulle part.
Le jour même
Le premier levier ne coûte rien : l'horaire. Je demande toujours à la personne qui prend le rendez-vous à quel moment la salle est la plus vide. Chez le mien, c'est l'ouverture du matin et le tout début d'après-midi ; ailleurs c'est sans doute différent, mais la question vaut d'être posée, et elle se pose sans avoir à expliquer pourquoi.
Le reste tient dans le panier. La serviette qui sent la maison au fond, parce qu'un chaton qui retrouve une odeur connue dans un endroit inconnu s'effondre moins vite. Un tissu léger posé sur le dessus, pour qu'il puisse voir sans être vu. Et en salle d'attente, je ne pose pas le panier au sol : je le garde sur mes genoux ou sur une chaise, dans un angle, le plus loin possible du passage. Je ne laisse personne glisser un doigt à travers la grille, même gentiment, même en disant que les chatons adorent ça. Je parle peu, et bas.
Ce qu'on peut demander pendant l'examen
Demander à rester n'est pas une lubie de propriétaire anxieux. Beaucoup de vétérinaires acceptent sans problème ; d'autres préfèrent travailler seuls, parce qu'ils ont leur méthode et besoin de deux mains libres. Les deux se défendent, et ça se demande simplement, avant.
Ce que je demande, dans l'ordre : rester dans la pièce ; que les gestes se fassent lentement, par étapes, en laissant le chaton se poser entre deux ; et, quand c'est possible, que ce soit moi qui le tienne pour certaines parties. Il y a des mains qui ouvrent une gueule en deux secondes et des mains qui se posent d'abord sur le chaton et attendent qu'il se détende. Ce n'est pas la même visite, et ce n'est pas seulement une question de douceur : c'est une question de rythme.
Il faut le dire franchement : tout ne dépend pas de vous. La salle peut être pleine, un chien peut aboyer au moment où l'on passe, le vétérinaire peut être en retard. Une visite se passe mal et un chaton peut perdre en dix minutes trois semaines de travail. Ce n'est pas irrécupérable — mais on ne repart pas de zéro non plus. On reprend les épisodes de trente secondes, plus courts qu'avant, et on recommence. La fois suivante est souvent meilleure, parce que le chaton reconnaît l'odeur, le trajet et la pièce, même s'il n'aime pas ça.
Après
La récompense ne sert que si elle arrive dans les minutes qui suivent le retour, pas le soir. Une friandise qu'il aime vraiment, ou une séance de jeu avec le jouet qui le fait sauter en hauteur. Le panier reste ouvert par terre, avec quelque chose dedans. C'est la dernière image de la journée qu'on veut installer : le panier où l'on rentre et où il se passe des choses agréables.
Après ça, beaucoup de chatons dorment quatre heures d'affilée. D'autres restent en alerte, suivent leur humain de pièce en pièce, sursautent au bruit d'une porte. Ça dure une soirée, parfois deux. La seule chose à ne pas faire ce jour-là, c'est d'en rajouter : des invités, du bruit, une séance de jeu trop longue.
Au bout d'un mois de ces petites séquences, il y a un signe qui ne trompe pas, et ce n'est pas le silence dans la salle d'examen. C'est ce qui se passe à la maison, un soir ordinaire : vous passez la main, vous prenez une patte, vous soulevez une oreille, et le chaton continue exactement ce qu'il était en train de faire. C'est à cet instant qu'on sait que la prochaine visite ne sera pas une épreuve — ni pour lui, ni pour la main qui devra l'examiner.