Chats de Foyer

Ce que le vétérinaire ne peut pas deviner sans vos notes

Par Nés dans le Salon

Un vétérinaire ne peut pas deviner ce qui n'a jamais été noté. En consultation, il dispose de ce qu'il observe ce jour-là, de ce qu'il a lui-même inscrit dans le carnet de santé aux visites précédentes, et de ce que vous lui racontez. Le poids de la semaine dernière, ce que le chaton a réellement mangé mardi, l'heure à laquelle il s'est couché : rien de tout cela ne peut être reconstitué par quelqu'un d'autre que vous. La moitié du dossier qui manque à une consultation de dix minutes, c'est le propriétaire qui la tient, entre deux rendez-vous, et elle tient sur quatre lignes par mois.

Je fais ça sur le coin du plan de travail, le dimanche matin, avant la première gamelle. La balance est une balance de cuisine ordinaire, celle qui sert aussi pour la farine. Je pose dessus le grand saladier en plastique, je fais la tare, j'y dépose le chaton. Il tourne, s'assied, essaie de sortir. Le chiffre bouge, puis se stabilise une seconde, et c'est cette seconde-là qui compte.

Ce qui change tout n'est pas le chiffre du jour, c'est la répétition. Toujours le même saladier, toujours le même jour, toujours au même moment par rapport aux repas. Un chaton pesé une fois, à une heure quelconque, sur une balance qu'on ne réutilisera pas, donne un nombre qui ne se compare à rien. Pesé de la même façon chaque semaine, il donne une suite de nombres qu'on peut lire d'un bout à l'autre. J'ai commencé par peser mon premier chaton dans mes bras, en me pesant moi-même avant et après. J'ai arrêté au bout de trois semaines : les écarts sautaient de cinquante grammes d'une fois sur l'autre sans rien raconter de réel. La même balance et le même rituel, et la suite devient lisible.

Quatre lignes, deux minutes

Ce que j'écris tient en quatre points. Le poids, avec la date et l'heure de la pesée. L'appétit, en brut : ce que j'ai servi, ce qui restait dans la gamelle, vers quelle heure. La litière : combien de fois, à quel moment, ce que le chaton a fait en sortant. L'humeur générale en trois mots : où il a dormi, s'il a joué, s'il est venu vers nous. Pas plus.

Je n'écris pas ce que je pense que ça veut dire. Mes conclusions n'ont aucune valeur dans la salle de consultation, et elles risquent même de me faire passer à côté de quelque chose que le vétérinaire, lui, verrait tout de suite. Ce qui a de la valeur, c'est la date, l'heure et ce que j'ai vu. Le mot que je mets dessus, je le garde pour moi.

Le reste de la semaine, je remplis au fil des jours, sur la même page, séparé par un trait. Quand une journée sort de l'ordinaire, j'écris l'heure et deux ou trois mots, puis je m'arrête. Si quelque chose m'inquiète, ce n'est pas mon cahier qui répond. Il sert à arriver avec de quoi parler, pas avec un avis.

Le carnet de santé et le cahier ne racontent pas la même chose

Le carnet de santé, c'est le document que le vétérinaire remplit. Il y inscrit ce qui relève de son examen et de son suivi : les dates de vaccin, les dates de rappel, les dates des soins qu'il a notées lui-même, le numéro d'identification si le chat est identifié. Cette moitié-là est fiable précisément parce qu'elle est écrite par quelqu'un dont c'est le métier, et je n'ai rien à y ajouter.

Mon cahier ne remplace rien. Il couvre l'intervalle entre deux visites, que rien d'officiel ne remplit.

Ce que je fais systématiquement : en sortant de la consultation, je recopie dans mon cahier les dates que le vétérinaire vient d'inscrire dans le carnet, et la date du prochain rendez-vous. Trente secondes dans la salle d'attente, et ça évite la scène classique du coup de fil deux mois plus tard pour demander quand était le rappel. La fois suivante, la question ne se pose même plus, et on gagne du temps sur autre chose.

Les photos bouchent les trous

Il y a des semaines où la pesée ne se fait pas. Le chaton refuse le saladier, la balance n'a plus de pile, la maison est sens dessus dessous. Dans ce cas, je prends deux photos : la même chaise, la même lumière, le chaton à côté d'un objet qui ne change pas de taille, un pied de table ou un livre toujours posé au même endroit. La date est dans le téléphone.

Une photo ne remplace pas un chiffre. Elle ne dit pas combien. Mais quand on fait défiler six mois côte à côte, elle montre qu'il se passe quelque chose, et elle permet de situer à peu près où on en est. Quand les nombres ont des trous, c'est mieux que rien du tout.

La feuille de questions

Avant de sortir de l'appartement, j'écris sur un papier plié ce que je veux demander. Sur le palier, dans l'ascenseur, peu importe. Trois ou quatre lignes.

La différence est nette. Avec la feuille, je pose mes quatre questions. Sans, j'en pose une, je réponds à côté, et je me souviens des trois autres dans la voiture sur le chemin du retour. Le trajet du retour est le pire moment pour se rappeler quelque chose.

Quand ce n'est pas le vétérinaire habituel

Le samedi, au mois d'août, ou simplement parce que la clinique habituelle est fermée, on tombe sur quelqu'un qui ne connaît pas le chaton et qui n'a aucun historique sous les yeux. C'est là que le cahier prend toute sa valeur. Il ne s'agit plus de rafraîchir la mémoire d'un professionnel qui connaît l'animal, mais de donner à un inconnu, en deux minutes, la seule continuité disponible.

Un inconnu qui lit quatre lignes par mois comprend mieux où en est ce chaton qu'un inconnu à qui on raconte de mémoire. Et il n'y a rien à interpréter dans ce que je lui montre : des dates, des chiffres, des mots simples.

Ce que les notes ne font pas

Le cahier ne dit pas ce qu'il faut faire. Il ne remplace pas un examen, il ne donne aucun avis, et si je commence à vouloir y lire une réponse, il devient nuisible. C'est le vétérinaire qui décide de ce que ces lignes signifient.

Il y a aussi des limites honnêtes. Certains chatons ne tiennent pas en place, et la pesée de la semaine est perdue. Un chaton pesé juste après avoir mangé, puis avant le repas la fois suivante, donne deux chiffres qui ne se comparent pas. Une semaine sans rien noter ne se rattrape pas après coup. Ce n'est pas grave tant que les trous sont datés : un vétérinaire sait très bien lire une page avec des manques, il ne sait pas lire une page vide.

Le soir avant un rendez-vous, je relis la page du mois et je pose le cahier ouvert sur la table. Le vétérinaire le prend, tourne une page, lit deux lignes, et pose une question précise. Une question qui n'aurait pas pu venir autrement. C'est tout ce que je demande à ce cahier : que la conversation commence ailleurs que dans le vide.

À propos de l’auteur Nés dans le Salon

Ce sont des personnes qui ont accueilli des portées de chatons chez elles, le plus souvent comme familles d'accueil pour une association de protection animale, et qui ont continué à suivre ces chatons après leur adoption. Elles connaissent les nuits courtes des trois premières semaines, le départ vers huit semaines, puis les questions qui reviennent pendant la première année.

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