Chats de Foyer

Un chaton mord les mains faute d'avoir appris à doser

Par Nés dans le Salon

Un chaton qui mord les mains ne cherche pas à dominer, et il n'est pas en train de devenir agressif : il mord comme il mordait ses frères et sœurs, sauf que personne, autour de lui, n'a posé la limite. Entre deux et huit semaines, dans une portée, une morsure trop appuyée arrête net le jeu — le frère pousse un cri, se dégage, s'en va. C'est la répétition de cet arrêt qui installe le plafond : le chaton n'apprend pas à ne plus mordre, il apprend jusqu'où mordre reste jouable. Un chaton retiré trop tôt de sa fratrie a encaissé beaucoup moins de ces rappels, et c'est à l'humain de finir le travail. Le but n'est donc pas d'éteindre l'envie de mordre, mais de déplacer la cible — et le moment où on le fait compte bien plus que ce qu'on fait.

La scène est toujours la même. Je suis assis par terre, le chaton grimpe le long du tibia, s'agrippe au poignet, et cette petite mâchoire se referme. Ma première réaction, il y a des années, c'était de retirer la main d'un coup sec, puis de me demander pourquoi ça repartait de plus belle deux minutes plus tard, avec plus d'insistance. La raison est bête : pour lui, ce n'était pas une fin de jeu. C'était la suite.

Ce que la fratrie règle, et à quel âge

Je passe plus de temps à regarder une portée jouer qu'à intervenir. Ce qu'on y voit est très mécanique. Deux chatons se roulent dessus, l'un mord, l'autre se dégage, il y a un cri aigu, un temps mort de quelques secondes, et le jeu reprend — mais plus doucement. Vingt minutes plus tard, la même pression qui avait fait crier ne déclenche plus rien, parce que celui qui la reçoit a arrêté de réagir et que l'autre a ajusté sa mâchoire.

Ce réglage se fait principalement entre deux et huit semaines, avec un rappel assez net vers trois mois quand les dents travaillent. Une portée élevée ensemble garde ensuite ce calibrage à peu près stable.

Le point important, c'est que ce n'est pas un dressage. Aucun chaton n'enseigne quoi que ce soit à un autre. Simplement, le partenaire qui a mal s'en va, et le jeu s'arrête. Le plafond est fixé par la réaction du partenaire. C'est toute la leçon — et c'est cette leçon que l'humain doit reproduire, avec un partenaire qui, lui, ne dira jamais rien.

Le chaton arrivé trop tôt chez vous

Un chaton qui quitte sa mère et sa fratrie à cinq, six, parfois sept semaines a reçu une ou deux semaines de ces rappels au lieu de six. Ça arrive pour de bonnes raisons : mère qui rejette, portée trouvée, adoption précipitée. Le résultat est le même. Le plafond n'est pas terminé. Le chaton mord à pleine mâchoire, se suspend à la main comme il se suspendait au flanc de son frère, et il attend une réaction qu'il ne reçoit pas.

C'est là qu'il faut accepter une idée un peu contrariante : la main n'est pas une bonne fratrie. Une main, c'est chaud, c'est souple, ça bouge, ça se retire et ça revient. Pour un chaton de deux mois, c'est très exactement le profil d'une proie — ou, au mieux, d'un frère qui ne se plaint jamais. La main se place donc très mal pour enseigner un plafond. Elle se place très bien pour l'inverse.

Jouer avec les mains apprend exactement le contraire

Chaque fois qu'on laisse la main servir de jouet, on valide la cible. On ne le voit pas sur le moment. On le voit sur trois semaines. Le chaton qui attrapait la main de temps en temps l'attrape à chaque séance. Celui qui mordait mollement mord plus fort, plus longtemps, et remonte au bras. Ce n'est pas une escalade de caractère, c'est une habitude confirmée à chaque partie.

Le même chaton, joué vingt minutes par jour avec une canne et un plumeau, mord la canne. Joué un mois uniquement à la main, il vient chercher la main dès qu'il s'ennuie. Les deux scénarios partent du même chaton de départ.

Et l'humain qui joue à la main le fait presque toujours pour une bonne raison : c'est immédiat, c'est plus simple, on n'a rien sous la main. D'où une seule décision matérielle à prendre : le plumeau vit à portée de bras, sur une étagère du salon, pas dans un placard à l'autre bout de l'appartement. Le meilleur moment pour changer de cible, c'est celui où le chaton n'a pas encore décidé.

Rediriger ne marche qu'avant la décision

C'est le point que je vois le plus souvent raté. On attend la morsure, puis on attrape un jouet et on le secoue sous le nez du chaton. Trop tard. La séquence a déjà été payée : repérer, bondir, mordre, obtenir une réaction. L'enchaînement est terminé, et un jouet offert après coup n'est qu'un lot de consolation.

Ce qu'il faut regarder, c'est la seconde qui précède. Un chaton sur le point de mordre se transforme. Il se ramasse sur l'arrière-train, la tête descend à l'horizontale, les pupilles s'ouvrent, les oreilles pivotent vers l'avant, la queue part en balayages courts, et il se plaque au sol en fixant l'objectif. À cet instant précis, si le plumeau passe au sol à trente centimètres, quelque chose bascule : la cible change, la course s'engage, la main n'existe plus. C'est beaucoup plus rapide à faire qu'à décrire, et une fois qu'on a repéré le signal deux ou trois fois, on ne le rate plus.

Une pause de quelques secondes vaut mieux qu'un grand bruit

Quand la morsure a eu lieu, ce qui fonctionne n'est ni un cri sonore ni un retrait brusque. Un chaton lit l'exclamation comme une excitation, et la main qui s'arrache comme une relance — cela ressemble beaucoup à ce que fait une proie qui se débat. Je retire la main, je la pose à plat, je ne dis rien, je compte jusqu'à trois, puis je relance la séance avec le jouet. Quelques secondes suffisent. Ce que le chaton enregistre, c'est que le contact a interrompu le jeu. C'est la même monnaie que le cri de son frère.

Limite honnête : chez un chaton de huit semaines, dont la retenue est encore très courte, ça ne prend presque jamais du premier coup. Vers trois mois, ça se met en place nettement plus vite. Et si la séance de jeu n'existe pas — si le chaton n'a rien à chasser de la journée — tout ce qui précède ne sert à rien, parce qu'il mordra de toute façon, avec ce qu'il a sous la dent.

Sous la couette, ce n'est pas le chaton, c'est la proie

Un pied qui bouge sous une couette déclenche exactement la même chose qu'une souris dans un tas de feuilles. Le chaton voit une petite forme remuer là où elle ne devrait pas être, il bondit, il plaque, il mord, il rue des pattes arrière. Les chevilles en chaussettes qui passent une porte produisent le même effet, souvent au même moment de la soirée, quand la maison se calme et que plus rien d'autre ne bouge.

Beaucoup de gens décrivent ces instants comme des attaques. Ce sont des parties de chasse, dirigées vers la seule chose qui remue à cette heure-là. La sortie est la même qu'ailleurs : la cible s'arrête de bouger, et une autre se met à bouger ailleurs — un jouet qu'on fait disparaître derrière un coussin et réapparaître de l'autre côté, ce que la main ne sait pas faire.

Peur et jeu ne se ressemblent pas

Ça vaut la peine de les distinguer, parce que ça change tout. Un chaton qui joue mord et revient : il recule, se remet en position, revient vers vous, oreilles en avant, queue haute ou fouettante. Un chaton qui a peur s'aplatit, recule, couche les oreilles, crache, et ne revient pas dans le jeu. Le premier mord parce qu'il s'amuse, le second mord pour se dégager. Si vous êtes dans le second cas, ce n'est pas de la morsure de jeu, et ça sort de ce dont je parle ici.

Il existe un troisième cas, plus discret : un chaton qui mord vivement quand on le prend dans les bras, ou qui se dérobe d'un coup alors qu'il venait chercher le contact. Ça peut être une douleur, et ça se pose devant un vétérinaire, pas dans une séance de jeu.

Vers quatre à six mois, ça repique

Les dents de lait tombent et les définitives s'installent, souvent entre quatre et six mois. À ce moment-là, la morsure change de texture : elle accroche, elle pique plus fort, et on a l'impression que tout ce qui avait été acquis s'est effacé. En général, c'est conjoncturel. Les gencives sont sensibles, le chaton porte tout à la bouche, il mâche davantage, il déborde d'énergie. Ça s'installe sur quelques semaines et ça redescend, surtout si les séances de poursuite sont là pour absorber la dépense.

On n'arrête pas la morsure, on déplace la cible

Le plafond d'une morsure, c'est un chiffre, et ce chiffre est fixé par la réaction du partenaire. Tant que le partenaire est une main, le chiffre reste haut. Dès qu'on met à sa place une canne, une plume au bout d'un fil, une balle lancée dans le couloir, le chiffre descend — non pas parce que le chaton a compris la morale de l'affaire, mais parce que la cible qui rendait la morsure payante n'est plus disponible.

Pour un chaton séparé à six semaines, ça demande de tenir la règle sur des semaines, pas sur trois jours. Pour un chaton resté avec sa fratrie jusqu'à neuf semaines, ça se règle presque tout seul. Et pour un chat adulte qui n'a jamais eu ce réglage — ça arrive, chez un chat qui a vécu seul depuis tout petit — le plafond peut encore descendre, simplement plus lentement.

Ce qui ne marche pas, c'est de vouloir les deux à la fois : une main qui joue comme un frère et une main qui se plaint quand ça fait mal. Un chaton ne peut pas lire les deux en même temps.

À propos de l’auteur Nés dans le Salon

Ce sont des personnes qui ont accueilli des portées de chatons chez elles, le plus souvent comme familles d'accueil pour une association de protection animale, et qui ont continué à suivre ces chatons après leur adoption. Elles connaissent les nuits courtes des trois premières semaines, le départ vers huit semaines, puis les questions qui reviennent pendant la première année.

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