Ce qui occupe vraiment un chaton seul toute la journée
Un chaton seul une journée de travail ne s'occupe pas avec une pile de jouets posée dans un coin : il s'occupe avec quelques occasions, réparties dans la journée et dans les pièces, de faire ce que son corps lui demande à cet instant précis. Presque tout ce qui existe déjà dans un appartement peut se ranger selon cinq gestes — poursuivre une chose qui roule, capturer et mordre, transporter dans la gueule, frapper du bout de la patte, explorer — et c'est de ces gestes, et non d'une liste d'objets, que se construit une journée de chaton. Ce qui le tient occupé n'est ni le prix ni la quantité : c'est qu'une chose soit disponible au bon endroit au bon moment, puis qu'elle disparaisse assez longtemps pour redevenir neuve.

Je rentre vers 18h30 et, avant même d'allumer dans l'entrée, je regarde par terre. Le sol me raconte la journée mieux que n'importe quoi d'autre. Le sac en papier est couché sur le flanc, à trois mètres de l'endroit où je l'avais posé le matin. La boule de papier froissé a fini coincée sous le radiateur. Un angle du carton est relevé, le tapis du couloir est de travers. Le chaton, lui, est sur le dossier du canapé, une patte qui pend, l'œil à moitié fermé : pas endormi, en attente.
Les jours où rien n'a bougé, je le vois tout de suite aussi, et ce n'est pas une bonne nouvelle. Un sol intact ne veut pas dire un chaton tranquille. Ça veut souvent dire qu'il n'y avait rien à sa hauteur au moment où il a eu envie de quelque chose — entre quatorze et dix-huit heures, ce grand creux de l'après-midi où un chaton seul finit par fixer la porte.
C'est en lisant ces traces, portée après portée, que j'ai arrêté de penser en objets pour penser en gestes.
Derrière chaque objet, un geste
Ce qu'un chaton poursuit, c'est une chose légère qui roule mal, qui part de travers. Une boule de papier journal froissé fait exactement ça : elle ne file pas droit, elle s'arrête vite, elle ne va pas se coincer sous une armoire. Une balle très légère convient aussi, à condition qu'elle reste dans la pièce : une balle qui termine derrière le canapé le premier soir ne sert plus à rien pendant des semaines.
Vient ensuite la capture. Le chaton attrape l'objet à deux pattes, se retourne sur le dos, mord et pousse avec les pattes arrière. C'est un geste différent, et il demande autre chose : un objet souple, de la taille d'une souris, qui ne se déchire pas et qui n'a pas de morceaux détachables. Une chaussette propre nouée sur elle-même, un vieux gant de toilette, ça marche très bien. Ce qui rate, c'est le trop dur, le trop gros, ou ce qui sonne creux sous la mâchoire.
Il y a un geste dont on parle peu : le transport. Le chaton prend quelque chose dans sa gueule, le porte, le dépose, repart, parfois en miaulant. Chez moi, ça se passait tôt le matin, avec une boule de papier qui finissait dans le couloir. Peu d'objets se prêtent au transport : il faut que ce soit léger et fin, presque rien. C'est pourtant ce geste qui remplit une partie de la journée quand personne n'est là.
La frappe — la patte qui jaillit et envoie valser une chose immobile — arrive souvent plus tard, quand l'embuscade se met en place : le chaton se poste derrière un rideau, un carton, une porte, et bondit. Dans les premiers mois, ce qui domine, c'est plutôt la poursuite et le bondissement sur tout ce qui remue. Ça se lit dans ce qu'un chaton ignore : à trois mois, il se jette sur une boule qui roule et ne regarde même pas un objet posé ; vers cinq ou six mois, il peut passer dix minutes à guetter une chose inerte qu'il a lui-même poussée derrière un meuble.
Explorer, enfin, c'est le geste qui coûte le moins et qui dure le plus longtemps : monter, entrer, se glisser, ressortir. Un carton couché sur le flanc, un sac en papier, un drap tendu sur deux chaises. Un chaton qui a de la hauteur à disposition passe beaucoup moins de temps planté devant la porte d'entrée.
La rotation compte plus que le contenu
Une boule laissée trois semaines au milieu du salon fait partie des meubles ; plus personne ne la voit. La même boule, rangée une semaine dans un placard puis ressortie un mardi soir, se fait poursuivre jusqu'au bout du couloir. C'est la seule nouveauté qui existe vraiment pour un chaton qui vit seul : pas un objet de plus, un objet qui revient.
Chez moi, ça donne quatre choses accessibles au maximum, et à chaque fois qu'une rentre, une autre sort. Je ne les jette pas : elles vont dans une boîte fermée, en hauteur, hors de vue. Un objet qu'un chaton voit sans pouvoir l'atteindre n'est plus neuf, il est frustrant.
Ce qui reste en place, ce qui ne reste jamais
Deux familles, qui ne se mélangent pas. D'un côté ce qui vit au sol sans surveillance : carton, sac en papier sans poignées, papier froissé, chaussette nouée, rouleau de carton vide. De l'autre, tout ce qui est fil, ficelle, ruban, plume au bout d'une tige, élastique : ces objets n'existent que pendant la séance, avec vous, et retournent ensuite dans le placard — pas sur l'étagère, dans le placard.
Répartir dans la journée, pas empiler dans un coin
Le piège, c'est la corbeille de jouets dans le salon. Le chaton en fait le tour une fois, puis plus rien : tout est au même endroit, donc il n'y a plus rien à trouver, et surtout rien pour le milieu de l'après-midi.
Le matin, avant de partir : une vraie séance de dix à quinze minutes avec vous. C'est la plus utile de la journée, elle vide une bonne partie de l'énergie. Ensuite, trois objets posés à trois endroits différents — un près du griffoir ou de la fenêtre, un dans le couloir, un près de l'endroit où il dort. Le soir, en rentrant, une deuxième séance courte, et la permutation de deux objets.
Une nuance qu'il faut dire : pour un chaton de moins de trois ou quatre mois, une journée de travail entière en solitaire n'est pas un bon plan, quel que soit l'arsenal. À cet âge, il a besoin de présence ou d'un autre chat. Les objets amortissent une absence, ils ne remplacent personne.
L'appartement fournit déjà l'essentiel
Un carton de colis, un sac en papier dont on coupe les poignées au ras, une feuille de journal froissée en boule, une chaussette orpheline nouée, un rouleau vide, un drap sur deux chaises. Avec ça, la poursuite, la capture, le transport et l'exploration sont couverts.
Mais ce qui vient de la maison porte des risques que les objets vendus n'ont pas, et c'est là qu'il faut être précis. Le fil, la ficelle, le ruban, l'élastique, le fil de couture qui dépasse d'une couture : un chaton qui avale un fil ne l'évacue pas comme une boule de poils. Le fil reste accroché quelque part dans l'intestin et le fronce en accordéon. Ça ne se voit pas le jour même, et ça peut finir en consultation urgente. Les petits éléments qui se détachent — grelot, yeux en plastique, morceau de mousse — partent directement dans la gueule. Le papier d'aluminium, qu'on voit parfois conseillé, se déchire en morceaux fins qui coupent.
La règle tient en trois lignes : rien qui passe en entier dans la gueule, rien qui puisse se défaire en morceaux, rien de long et fin.
Deux minutes le soir
En rentrant, je ramasse tout. Je presse chaque objet dans la main, je regarde les coutures, je cherche ce qui bouge et ce qui se détache. Les objets à fil repartent dans la boîte, deux objets autonomes en sortent, deux y rentrent. Deux minutes, et c'est ce qui rend la rotation possible.
Quand l'intérêt tombe d'un coup
Un chaton qui jouait tous les soirs et qui, pendant deux ou trois jours, ne relève plus la tête — même devant ce qui marchait le mieux — n'a pas un problème de jouets. Des dents qui poussent font mal, une douleur digestive ou de la fièvre enlève l'envie de bondir, un changement dans l'appartement coupe l'élan. Ça se note, avec la date du début, et ça se mentionne au prochain passage chez le vétérinaire, en précisant ce qui continue : manger, boire, dormir, se laver. Le tri, ce n'est pas à moi de le faire.
Le soir où le sol est intact, donc, je ne me dis pas que le chaton a été sage. Je me dis qu'il a passé sa journée à attendre. Deux objets déplacés valent mieux qu'une corbeille pleine.