Le jeu du chaton ne sert pas à l'occuper, il le construit
Le jeu du chaton n'est ni une récompense ni une façon de le fatiguer : c'est le moment où il répète en miniature la séquence de chasse qui lui servira toute sa vie, repérer, guetter, poursuivre, saisir, mordre. Une séance interrompue avant la prise laisse cette chaîne en suspens. Ce qui dit si l'on en a fait assez, ce n'est donc pas la durée passée par terre, c'est le nombre de chaînes menées jusqu'au bout dans la journée.
Je m'assois sur le parquet le soir, quand la lumière baisse et que l'appartement devient son terrain. Le chaton a onze semaines. Il est derrière le pied du canapé, immobile, et la première chose que je vois n'est pas le morceau de tissu que je fais glisser au sol : c'est le corps qui se fige. Les oreilles pivotent de quelques degrés. Les pupilles s'ouvrent en deux disques presque noirs. Il ne suit pas le tissu, il fixe le point où le tissu va passer. Il anticipe.
C'est là que j'ai cessé de croire que je jouais avec lui. Je lui fournissais une proie ; lui répétait une séquence.
La chaîne compte plus que les minutes
La séquence a un ordre, et je me suis surpris à le compter comme on compte des étapes de montage. Repérer : la tête qui tourne, l'oreille qui cherche. Guetter : le corps aplati, la queue qui bat à peine, les pattes arrière pliées sous le ventre. Poursuivre : la course, le virage, la patte qui accroche pour freiner. Saisir : les deux pattes avant qui se referment. Mordre, et là un chaton qui a appris à doser mordille sans serrer.
Quand je relevais le tissu trop tôt, il restait assis, la nuque tendue vers l'endroit où la chose avait disparu, et il attendait dix secondes de plus. Puis il repartait. Ce n'est pas de la frustration au sens où on l'entend d'habitude, c'est une chaîne qui tourne en boucle sans se fermer. J'ai vu la différence le soir où j'ai commencé à laisser la prise arriver : il attrape, il mordille, il relâche, il se lève et va faire sa toilette. Le corps redescend d'un coup.
Depuis, je finis toujours sur une prise. Pas sur un échec.
Trois minutes, plusieurs fois par jour
J'ai chronométré, non par goût du chiffre, mais pour me corriger : mes séances de vingt minutes étaient trop longues. Un chaton travaille par tranches de deux à cinq minutes, puis s'arrête, boit, dort ou part ailleurs, et revient une heure plus tard. Le total d'une journée varie énormément d'un individu à l'autre. Le mien tournait autour de six ou sept petits épisodes ; la sœur de la même portée en faisait le double, plus courts. Ce n'est pas une norme, c'est un ordre de grandeur qui m'a servi à arrêter de m'inquiéter quand il décrochait au bout de trois minutes.
Trois minutes bien menées, avec une traque, une course et une prise, valent mieux qu'un quart d'heure à agiter quelque chose devant un chaton qui n'a plus envie de suivre.
La forme du jeu change avec l'âge
Ce qui se répète change de forme au fil des mois, et c'est très visible quand on vit avec la portée. À trois ou quatre semaines, dans la caisse de mise bas, c'est de la lutte : on se roule dessus, on se mord la nuque, on teste. Vers deux mois, la traque d'un objet qui bouge prend le dessus et la lutte passe au second plan. À l'adolescence, l'embuscade revient en force. Le chaton caché derrière un rideau qui attend que vous passiez n'est pas capricieux : c'est un mode de jeu qui s'installe.
Entre quatre et six mois, la demande monte nettement. La coordination progresse, l'endurance aussi, et un chaton qui « jouait bien » à trois mois peut réclamer beaucoup plus à cinq. C'est la période où j'ai rallongé mes séances plutôt que de les multiplier, et où j'ai vu apparaître les premières captures en l'air.
La morsure s'apprend tôt, et pas entièrement
La régulation de la morsure se joue entre deux et huit semaines, dans la lutte avec les frères et sœurs : celui qui mord trop fort reçoit une patte dans la figure et le jeu s'arrête net. C'est le mécanisme, il est brutal, il est efficace. Un chaton séparé à huit semaines a eu le temps d'enregistrer l'essentiel de cette leçon.
Je dis bien l'essentiel. Un chaton retiré plus tôt, ou qui a passé ses huit semaines seul, gardera plus longtemps une bouche moins précise. On ne rattrape pas complètement ça après coup ; on peut au moins ne pas l'aggraver, et la règle que j'applique est simple : la main ne devient jamais une proie. Si la morsure arrive pendant une séance, c'est que j'ai laissé passer les signes d'avant, et je m'arrête.
Trois modes qui ne se remplacent pas
Je compte trois choses différentes, et je les traite séparément parce qu'aucune ne couvre le besoin des deux autres.
Le jeu interactif avec moi, d'abord : c'est le seul qui donne une cible qui bouge de façon imprévue, s'échappe, se cache, résiste. C'est là que la chaîne complète se travaille, et c'est là que le chaton apprend à freiner sa morsure sur quelque chose qui réagit.
Le jeu solitaire ensuite, quand il est seul avec un objet et qu'il invente. Le chaton qui frappe une boulette de papier à trois heures du matin ne fait pas une bêtise : il s'entraîne sans témoin, et il apprend aussi à s'occuper de lui-même. Un chaton dont tout le jeu passe par l'humain devient un chaton qui attend l'humain pour démarrer. C'est épuisant pour tout le monde, et ça n'apprend pas l'autonomie.
La recherche de nourriture, enfin. Disperser ses croquettes dans la pièce, sous un plaid, derrière une chaise, fait travailler le nez et la patience à un niveau d'excitation très bas. C'est le mode que j'oubliais, et c'est celui qui règle le mieux les fins de soirée.
Pour un chaton qui vit en appartement, ces trois modes sont à peu près tout ce qu'il a. C'est ce qui fait du jeu un besoin, et pas un bonus accordé quand il a été sage.
Ce que son corps dit avant ma main
Le signal d'arrêt ne vient jamais de l'horloge. Il vient de quatre choses, à peu près dans cet ordre : la queue qui se met à balayer franchement, les oreilles qui pivotent vers l'arrière, les pupilles qui s'écarquillent et restent larges, et le moment où il cesse de suivre la cible, une pause dans le regard alors que la chose est encore là.
Ces quatre signes arrivent avant la morsure. Toujours. C'est ce qui m'a fait changer de place : au début je cherchais à être une proie crédible, à faire le mouvement juste, à varier. Aujourd'hui je passe la séance à lire. Quand la queue part, je ralentis, je laisse la prise se faire doucement, et je termine là. Une séance qui s'arrête sur un chaton encore tendu se paie la nuit.
Et si vous voyez la morsure arriver sans avoir rien vu d'autre, ce n'est pas un chaton méchant : c'est une séance qui a duré deux minutes de trop.
Quand le jeu lui-même change
Ce qui m'alerte, ce n'est pas un chaton qui joue mal ou qui joue trop. C'est un chaton qui s'arrête. Un chaton de cinq mois qui ne se lève plus quand un objet glisse au sol, ou qui ne joue plus que d'une seule façon rigide, toujours la même, sans jamais poursuivre, ne relève pas d'une réponse trouvée le soir sur un forum. Je note la date, ce que je faisais, ce que j'ai vu exactement, et j'en parle au vétérinaire. Le carnet vaut mieux que mon souvenir.
Une dernière chose, pour juger sans instrument : à la fin de la journée, est-ce qu'il y a eu plusieurs chaînes menées jusqu'à la prise, est-ce que les trois modes ont existé au moins une fois, et est-ce que j'ai arrêté sur son corps plutôt que sur ma montre ? Si les trois réponses sont oui, vous en avez fait assez. Le reste, c'est du temps partagé, et ce n'est pas rien non plus.