Un chaton se calme quand le jeu va jusqu'au bout
Un chaton ne se calme pas parce qu'il a joué longtemps. Il se calme quand la séance est allée au bout de la chaîne : repérer, traquer, poursuivre, attraper, mordre, puis manger. C'est l'ordre de la séquence qui fait le travail, bien plus que le jouet. Une séance qui se termine sur une prise, suivie d'une petite bouchée, laisse un chaton posé. La même séance arrêtée en plein pic d'excitation le laisse allumé, à tourner dans le salon en cherchant quelque chose à attraper.
Le lâcher, au milieu du parquet
Je suis assise par terre, dos au canapé, les jambes repliées, dans la lumière jaune de la lampe. Neuf heures et demie. Le chaton a quatre mois et il est en position basse, à un mètre de moi, l'arrière-train qui oscille à peine, les oreilles en avant. Au bout d'un fil, la souris de tissu est immobile contre la plinthe. Je tire de dix centimètres. Je m'arrête. Rien ne vient. J'attends.
C'est la partie que personne ne montre et que presque personne ne fait : l'attente. Lui, il fixe. Le bout de sa queue bat une fois, deux fois, sans décoller du sol. Il avance d'un pas, s'aplatit encore, et je vois ses omoplates rouler sous le poil. Quand je fais filer le jouet sur deux mètres, il part en une seconde — poussée des pattes arrière, glissade au virage, et il l'a.
Là, je fais le geste qui compte : je lâche. Je ne tire pas, je laisse le fil se détendre, je retire ma main. Il se retourne sur le dos avec la souris entre les pattes avant, il la mord, il la frappe des pattes arrière, il la porte un peu plus loin et la repose. Je ne dis rien. Je ne la lui reprends pas tout de suite.
Ce petit lâcher, c'est tout le sujet. Il a attrapé. La proie est morte. La séquence peut se refermer, et c'est cette fermeture qui l'autorise à redescendre.
Tirer sur le fil quand il tient déjà
Je l'ai fait, avec les premiers chatons, sans y penser. Le chaton tient le jouet, on est content, on veut relancer : un petit coup sec sur le fil pour le ramener. Lui ne voit pas un jeu qui redémarre. Il voit sa proie qui s'échappe, alors il serre plus fort, il s'accroche, les pattes arrière entrent en jeu, et la chose la plus proche qui bouge, c'est ma main.
Ce n'est pas un chaton agressif. C'est une chasse interrompue au pire endroit du cycle : il n'a pas fini, donc il cherche à finir sur ce qui passe. Depuis, je ne retire plus jamais un jouet qu'un chaton tient déjà. S'il l'emporte sous le meuble, tant pis pour la séance : je le laisse terminer son affaire, et je reprends plus tard avec autre chose.
Et je ne joue jamais avec mes mains, même cinq secondes, même pour voir. Une main qui bouge comme une proie apprend au chaton que les mains sont des proies, et ça revient ensuite à chaque séance, puis en dehors des séances.
Cinq minutes, deux ou trois fois
Un chaton ne tient pas vingt minutes. Il tient deux, trois, quatre minutes de vraie intensité, parfois cinq, puis son attention décroche — ou au contraire elle se durcit. Je préfère deux ou trois séances courtes dans la journée à une longue séance qui finit en surexcitation : une le matin quand la maison se réveille, une en rentrant, une avant le repas du soir.
Le jouet, lui, doit fuir. Une proie ne vient pas vers le chaton : elle file le long du mur, disparaît derrière le pied de la table, réapparaît trois secondes plus tard à l'autre bout du tapis. C'est ce trajet-là qui déclenche le repérage et la traque, pas l'objet en lui-même. Un jouet qui avance vers le chaton ne déclenche presque rien.
Et il faut le laisser gagner plusieurs fois dans la séance. Pas une seule fois à la fin, en lot de consolation : trois, quatre prises réparties, avec des échecs entre les deux. Un chaton qui n'attrape jamais arrête de chasser ; un chaton qui attrape tout le temps se lasse aussi vite.
Les secondes d'avant
Il y a un moment, dans une bonne séance, où ça bascule. Je le vois avant tout le monde : la queue qui balaie le parquet en grands mouvements au lieu de battre au bout, les oreilles qui pivotent vers l'arrière, les pupilles qui prennent presque tout l'œil, et surtout un arrêt — une seconde où il cesse de suivre le jouet, où il le regarde sans le voir. À ce moment-là, je ne relance pas. Je ralentis, je fais une dernière prise facile, je le laisse mordre et emporter, et je range.
Finir sur le calme plutôt que sur le sommet, c'est contre-intuitif, parce qu'on a envie de laisser le chaton en pleine joie. Mais un chaton qu'on arrête au sommet n'a nulle part où aller sauf continuer. Celui qui s'arrête après la prise, la proie entre les pattes, redescend tout seul.
La bouchée qui ferme la boucle
Le repas juste après la séance, c'est le dernier maillon, celui qu'on oublie. Dans une vraie chasse, manger suit l'attraper. Un chaton qui attrape et qui n'a pas de suite reste avec une séquence inachevée, et il repart en chercher la fin ailleurs.
Alors je cale la dernière séance sur le repas du soir : dix minutes de jeu, la prise finale, la gamelle posée. Si le repas est loin, deux ou trois croquettes de sa ration, données à la main sur le parquet, tout de suite après la dernière prise. Pas une poignée : quelques-unes, prises sur la ration du jour. Ensuite il se lave, il s'étire, et il s'endort souvent dans les vingt minutes qui suivent. Ce n'est pas un chaton épuisé, c'est un chaton qui a terminé.
Les soirs où ça ne marche pas
Tout ça vaut pour un chaton en état de jouer. Il y a des soirs où la séance ne prend pas, et il faut savoir le lire. Un chaton qui n'a pas dormi de l'après-midi, ou qu'on a réveillé dix fois, n'a pas besoin d'un jeu de plus : il a besoin d'une pièce calme et d'une lumière basse. Passé un certain seuil de fatigue, il devient chaotique, il mord plus fort, il rate ses prises — et insister avec le jouet ajoute de l'excitation sur de l'épuisement. Un chaton dort énormément ; si toutes les soirées se ressemblent, la question du sommeil se pose avant celle du jeu.
Il y a aussi les périodes de dents, où il mâche tout ce qui passe, et les chatons qui ne sont simplement pas très chasseurs — il y en a, ils préfèrent observer derrière une porte. Le jeu doit rester un moment, pas un entraînement avec objectif.
Et si les morsures continuent en dehors des séances, si les mains sont visées alors qu'aucun jouet n'est en jeu, ce n'est plus une question d'ordre de la partie : c'est le genre de chose qu'on expose à son vétérinaire, puis à un comportementaliste si le vétérinaire le suggère. Ça sort de ce que je peux voir depuis mon parquet.
Il est dix heures moins le quart. La souris est restée sous le canapé, le fil enroulé sur l'étagère. Le chaton est sur le plaid, pattes rentrées, et il cligne des yeux deux fois avant de les fermer. Demain soir, on recommencera, dans le même ordre.